Magique. Puissant. Génial. Aujourd'hui les mots pour qualifier le cinéma de David Lynch sont insuffisants, vidés de tout leur sens. A eux seuls, ils ne peuvent restituer le chaos imprimé sur la pellicule. L'agencement de vocables visant à rendre intelligible ce qui est de l'ordre du sens semble inévitablement voué à l'échec. Aborder l'½uvre entière de David Lynch c'est nécessairement remettre en question l'activité critique. INLAND EMPIRE la pousse dans ses ultimes retranchements. Le film désarme en tous points le spectateur. Plus encore que Mulholland Drive ou Lost Highway en leur temps, INLAND EMPIRE veut priver le spectateur de sa capacité à raisonner. Rien d'étonnant au final. Lynch est bien connu pour son aversion à l'égard des mots et des lettres. Déjà dans The Alphabet, un de ses premiers court-métrages, le cinéaste américain exprimait ce rejet. C'est ainsi qu'il faisait de l'image le principal réceptacle de ses nombreux fantasmes. L'image devenait l'entité principale d'expression, le seul et unique moyen par lequel Lynch communiquait. Depuis plus de 30 ans maintenant il méprise le monde des lettres, aujourd'hui c'est à nous de nous en débarrasser, d'abandonner ce monde où règne en roi ce maudit signifiant. Aujourd'hui l'attitude critique se doit d'être enclin à modifier les moyens qu'elle se donnait auparavant.
Inutile donc de partir dans une exégèse profonde du film, d'expliquer dans ses moindres détails le sens caché d'un objet obscur difficilement définissable. Mettre sa raison de côté, et ne se raccrocher qu'à ses sens. Ne pas chercher un sens donc, mais ses sens, ses sensations, bref tout ce qui échappe à la raison, au rationalisme cartésien. Ce n'est pas pour autant qu'il faille célébrer en grandes pompes le délire d'un homme dont l'air n'a rien de rassurant. Non, ce serait faire un contresens total à l'ensemble de l'½uvre de Lynch. Car s'il faut effectivement se défaire de l'idée d'un sens caché pour en appeler à nos sens, ce sont les sens les plus humains, les sentiments que chaque être rencontre dans sa vie. Chez Lynch raison et sentiment ne sont donc pas à opposer. En bien des termes INLAND EMPIRE est un film sentimental, un film d'amour, mâtiné de fulgurances et d'élans passionnels. Un film personnel pour ainsi dire où ce serait l'intimité même du metteur en scène américain qui serait engagée dans le processus. A l'origine du film, son actrice fétiche Laura Dern qui annonce à David Lynch qu'elle vient emménager à côté de chez lui et qu'elle aimerait vivement travailler de nouveau avec lui. Il réfléchit et revient avec ce projet. Dans le film, au début, on assiste à une scène entre une étrange vieille femme voisine qui vient rendre visite à Nikki, personnage interprété par Laura Dern. Cette dernière vient tout juste d'emménager dans le coin. Elle est actrice et tente de décrocher un premier rôle dans un film parlant d'amour. La venue de cette dame la bouleverse. Elle lui raconte des choses qui lui arriveront lui prédit-elle, des informations à propos de ce film, des révélations qu'elle ne semblait pas soupçonner et qu'elle ne veut pas croire visiblement. Cette scène que l'on peut manifestement supposer être inspirée de la réalité prend une tournure étrange en poussant Nikki dans un certain malaise. La scène alors irréelle va faire chemin inverse en reprenant ses caractéristiques de départ, comme si au contraire rien ne semblait fantastique. Le gros plan, à force de persévérance, à force de rester coller à la peau de ses personnages, les rend comme semblables à nous, comme si au fond il y avait une forme de réalité, de matérialité commune. La force du cinéma de Lynch est d'inventer une nouvelle grammaire, une grammaire qui permet d'inverser des rapports de sensation.
Dès lors s'il parvient à inverser cela, on peut légitimement se poser la question de savoir ce qui est réel et ce qui ne l'est pas. La réalité n'est probablement pas ce que l'on croit. Le tournage du film est peut-être tout simplement fantasmé par l'héroïne tandis que nos lapins en peluche complètement amorphes pourraient, eux, se révéler d'authentiques personnages. INLAND EMPIRE est un film où il faut se méfier des images en raison de leur pouvoir, ce pouvoir que Lynch juge apparemment démesuré. Si bien que le premier plan du film nous représente un tourne-disque dont le bras en tournant nous fait parvenir un bruit de grésillement assez fort. Le son plutôt que l'image. Par la suite nous suivrons une prostituée et un homme, tous deux avec le visage masqué comme pour ne pas les reconnaître et priver ainsi l'image de la force évocatrice qu'elle pourrait avoir initialement. Il ne faut donc pas chercher un film dans le film. Ni considérer INLAND EMPIRE comme le making of du film fantasmé par Lynch. Simplement peut-être comme une simple succession d'images pas toujours en phase entre elles. Pas d'essentialisme, ni d'être. Une substance plutôt. Lynch préfère le « et » au « est ». C'est exactement la même différence que Deleuze fait entre la littérature anglo-saxonne et la littérature française embourbé dans son « être ». Avec le « et » on établit des relations multiples, dans tous « les sens ». Le « et » bégaie, il vise à une forme d'ascèse, de sobriété, de pauvreté, alors que le « est » ramène toujours à la racine, et ne trace pas de ligne de fuite pour reprendre la terminologie deleuzienne.
C'est ainsi que par l'addition de scènes sans rapport apparent se dessine un portrait, celui d'une actrice en proie à la peur, à l'inconnu, au mystère. Un portrait dont au final on se demande si Lynch filme les innombrables inquiétudes de Nikki ou bien s'il filme le corps, la performance de Laura Dern. Cela en devient presque touchant. Et c'est là que l'on peut peut-être comprendre la démarche du réalisateur américain. Sa déclaration d'amour à Laura Dern, elle se situe là, dans ce précipité d'images surréalistes, difformes. Tu es prête à quoi pour moi ? Tu seras putes à Lodz, tu crèveras sur Hollywood Boulevard avec un tournevis dans le ventre, tu cracheras du sang, tu auras une sale gueule, un ½il au beurre noir, tu ne seras jamais l'égal de mes « dancing girls », et tu seras méprisée par ton mari. L'insolence et la violence des scènes témoignent de ce que l'un est prêt à donner à l'autre. Bizarrement Laura Dern n'a jamais été aussi belle que dans ce film. Donne-moi tout ce que tu peux et je te rendrai tout. INLAND EMPIRE est un long dialogue entre le réalisateur et sa muse, la dirigeant selon ses désirs, à travers les pays, les couleurs, les formats. Ainsi la DV se justifie pleinement, comme permettant au cinéaste de coller à la peau de son actrice, de ne pas la lâcher pour ne pas la perdre. Même dans les pires horreurs, je ne te lâcherai pas la main semble-t-elle dire. Dès lors le générique de fin (l'un des plus beaux qui m'ait été donné de voir) fait place à Laura Helena Harring, autrefois vue dans Mulholland Drive, aux côtés de laquelle on voit Nastassja Kinski. La caméra tournoie sur elle-même, va et vient, comme pour circonscrire le monde autour d'elle(s) (ainsi que d'autres personnages ficitionnels ou pas, peu importe...). La scène se transforme en un carrousel de sentiments. Enfin l'amour est scellé. Vous êtes désormais en lieu sûr, ne vous inquiétez pas, de toute façon je guetterai sur vous en permanence. INLAND EMPIRE se révèle être probablement, et de manière plutôt inédite, comme le film le plus émouvant de David Lynch. C'est beau.